
Depuis le 1er septembre 2026, la France s’est dotée d’un nouveau réseau d’acheminement pour ses factures. Plateformes agréées, annuaire central, formats normalisés : les grandes entreprises et les ETI émettent désormais leurs factures sous forme électronique, et toutes les entreprises doivent être en mesure de les recevoir. Sur le papier, le dispositif est en place. Dans les faits, les premières semaines laissent émerger de premiers signaux d’alerte : factures rejetées, destinataires introuvables dans l’annuaire, flux interrompus. Si le réseau fonctionne, les données fiables font déjà défaut.
Une analyse de Nicolas DAUFFY, Head of Product Marketing Management chez Altares (interview issue de GPO Magazine).
Deux ans de préparation entièrement focalisés sur les outils
Depuis deux ans, la réforme a été portée comme un chantier technologique. On a débattu du choix des plateformes agréées (PA), des formats UBL, CII ou Factur-X, des mises à jour d’ERP. Ces questions étaient légitimes, mais elles ont complètement occulté l’enjeu fondamental de la qualité des informations destinées à irriguer ces outils.
Pour preuve, si l’on sait aujourd’hui mesurer le taux d’équipement des entreprises en plateformes agréées, difficile en revanche d’évaluer la qualité et conformité des données qui circulent via ces plateformes. Les signaux d’alerte commencent déjà à émerger. Cet été, le baromètre Generix nous révélait déjà que pour les ETI et grandes entreprises, la qualité des données de facturation arrivait en tête des difficultés rencontrées lors des premiers tests (41 %), devant la conversion des formats. La qualité des référentiels clients et fournisseurs suivait de près (37 %)1.
Le facteur ne saura plus deviner l’adresse
Avec la facture papier, une erreur restait rattrapable. Un nom de client mal orthographié, une adresse incomplète, un SIRET périmé : quelqu’un, quelque part, finissait par reconnaître le destinataire. Comme un facteur qui connaît son quartier, l’humain compensait les approximations.
La facture électronique signe la fin de cette tolérance. Les plateformes appliquent des contrôles automatiques : un numéro de TVA manquant, un SIREN introuvable dans l’annuaire, un champ obligatoire vide, et la facture est rejetée. Contrairement à une idée répandue, les plateformes ne corrigent pas ces données2 : leur exactitude relève bien de la responsabilité de l’émetteur. La réforme ajoute en outre de nouvelles mentions obligatoires, comme le SIREN du client, l’adresse de livraison ou la nature de l’opération, qui élèvent encore le niveau d’exigence. Un seul caractère erroné dans un identifiant, et l’entreprise destinataire, pour le système, n’existe tout simplement pas.
Une facture sur trois potentiellement non conforme
Pour se figurer l’ampleur du problème et ses conséquences directes sur la facturation, prenons un exemple de terrain. Lors d’un test grandeur nature mené pour l’une des entreprises cliente d’Altares, 30 % des 700 factures testées se sont révélées non conformes, non pas en raison d’un dysfonctionnement technique, mais bien en raison des données obsolètes ou incorrectes.
Les causes d’un tel taux d’erreur sont de notoriété commune. Les informations sur un même client sont éparpillées entre le CRM, l’ERP et l’outil achats, et ne concordent pas toujours d’un service à l’autre. Un même tiers peut exister sous deux libellés différents. Des fiches n’ont pas été mises à jour après un déménagement, un changement de dénomination ou de forme juridique.
Surtout, la donnée d’entreprise est vivante. En moyenne, 32 % des données d’un portefeuille de clients ou de fournisseurs évoluent de manière significative en un an : cessations d’activité, transferts de siège, changements de nom… Autant d’informations qui deviennent fausses si personne ne les met à jour. Une base nettoyée aujourd’hui ne le sera plus dans douze mois.
La trésorerie en première ligne
Un rejet de facture n’est pas un simple irritant administratif. Tant qu’une facture n’a pas été acceptée, le délai de paiement ne court pas. Chaque anomalie impose de corriger, réémettre puis relancer auprès de partenaires qui ne sont pas toujours outillés pour traiter ces échanges. Multipliés à l’échelle de l’ensemble des clients, ces allers-retours allongent les délais d’encaissement et tendent la trésorerie, en particulier celle des plus petites entreprises. Ainsi, si la réforme promettait de réduire les délais de paiement, sans données fiables, elle risque d’abord de les allonger.
Le sujet est donc loin d’être circonscrit aux équipes comptables ou informatiques. Il concerne directement les directions financières et les credit managers qui, à la croisée de la finance, du juridique et du commercial, sont en première ligne pour mesurer l’impact des rejets des factures.
De la correction ponctuelle au pilotage en temps réel
Pour se prémunir contre un tel risque, un « grand ménage » ne saurait donc être suffisant. Mettre à jour ses bases à la main une fois par an, n’est plus tenable face à un système qui contrôle chaque facture en temps réel. Il faut changer de logique et passer de la correction à la gouvernance de la donnée.
Concrètement, cela suppose d’auditer l’ensemble de ses tiers ; de définir la « source de vérité » unique, partagée par tous les outils de l’entreprise ; de contrôler les données dès leur saisie, en vérifiant par exemple l’existence et l’activité d’une entreprise au moment de créer sa fiche ; et d’assurer une mise à jour continue, au rythme de la vie des partenaires. Le taux de rejet des factures, enfin, doit devenir un indicateur de pilotage à part entière !
Pour les PME, qui devront émettre leurs factures électroniques à partir du 1er septembre 2027, le calendrier est plus serré qu’il n’y paraît, puisqu’un tel chantier de transformation demande en moyenne entre 6 et 12 mois pour une PME. Traiter en parallèle ses données et le choix de son outil, c’est l’assurance de s’épargner les difficultés que découvrent aujourd’hui nombre de grandes entreprises.
Une étape avant l’Europe
L’horizon dépasse d’ailleurs nos frontières. Avec la directive européenne ViDA, la facturation électronique s’étendra aux échanges entre entreprises de l’Union à l’horizon 2030. Les entreprises qui disposeront de données fiabilisées et rattachées à des identifiants reconnus à l’international, aborderont cette nouvelle étape avec un temps d’avance.
La réforme n’a pas créé à proprement parler le problème de la qualité des données. Elle a seulement supprimé la possibilité de l’ignorer.
1 Source : baromètre Generix / Exaegis, 7e édition, 208 décideurs d’ETI et de grandes entreprises, avril-mai 2026, publié le 1er juillet 2026.
2 Interview avec Nicolas Flouriou, ancien président et trésorier de l’AFDCC


